jeudi 19 juin 2025

LA POLITIQUE DU COSTUME

 C’est au XIXe siècle que le costume se généralise à l’ensemble de la société bourgeoise et urbaine. Les silhouettes s’uniformisent autour des pièces-clefs de la garde-robe masculine : chemise, gilet, veste, pantalon, souliers et chapeau. 

Si le vêtement a toujours été un outil de revendication politique (appartenance à un groupe, soutien à une idéologie, revendication d’une légitimité), il obtient, au XIXe siècle, un statut tout particulier : les romantiques de même que la bourgeoisie adoptent le costume, mais refusent de le porter de la même manière. A la Chambre comme à la ville, on se fait militant par le détail, comme d’autres l’ont fait, plus tôt, par le drapeau ou le blason. 

Je vous livre aujourd’hui quelques uns des épisodes les plus marquants de l’existence politique du costume dans l’effervescence du XIXe siècle !

Conjurer le costume noir: le rôle de la boutonnière 

Depuis sa généralisation parmi les classes urbaines, au XIXe siècle, le costume devient le lieu d’une revendication politique assumée. 

C’est tout d’abord à la Chambre et dans les ministères que s’exprime une élégance toute politique. Si le costume se doit d’être sobre, et presque uniformément noir chez les hauts fonctionnaires, c’est dans les détail que se jouent les revendications des différents acteurs. Comme nous avons pu l’exprimer dans l’un de nos articles, c’est par exemple la boutonnière qui devient un symbole des opinions de son porteur. 

Au XIXe, l’oeillet blanc est un symbole conservateur et royaliste - “L’Oeillet blanc” est même le nom du cercle royaliste mondain d'André Becq de Fouquières. Les socialistes ou boulangistes adoptent, quant à eux, l'œillet rouge et sa symbolique révolutionnaire. L’oeillet bleu, quant à lui, sert de symbole de ralliement aux partisans du journaliste nationaliste et antisémite Edouard Drumont, à l’aube du XXe siècle.

Le gilet rouge d’Hernani, ou l’élégance à la scène

Le 25 février 1830, la pièce de Victor Hugo, Hernani, fait scandale à Paris ; aux loges du théâtre s’opposent l’avant-garde romantique, incarnée par les amis du dramaturge, et les partisans d’un académisme artistique. Parmi les plus fervents soutiens de Victor Hugo, un jeune homme se fait remarquer à son gilet écarlate : Théophile Gautier. 

Hugo raconte lui-même combien la tenue du jeune auteur fit scandale : 

Il n’y eut que l’excentricité des costumes, qui, du reste, suffit amplement à l’horripilation des loges. On se montrait avec horreur M. Théophile Gautier, dont le gilet flamboyant éclatait ce soir-là sur un pantalon gris tendre, orné au côté d’une bande de velours noir, et dont les cheveux s’échappaient à flots d’un chapeau plat à larges bords.

Le futur auteur du Roman de la Momie et de Mademoiselle de Maupin fait de ce gilet l’emblème de la modernité face à la génération précédente, marquée par un conservatisme latent. “Nos poésies, nos livres, nos articles, nos voyages seront oubliés ; mais l'on se souviendra de notre gilet rouge”, affirme Gautier. “Nous rejetions le coloris effacé, le dessin maigre et sec, la composition pareille à des groupements de mannequins, que l'Empire avait légués à la Restauration”, ajoute-t-il, avant d’opposer le rouge vif du gilet des Romantiques aux multiples couleurs ternes qui caractérisent la garde-robe des bourgeois conservateurs : “vert bronze, marron, mâchefer, suie-d’usine, fumée-de-Londres, gris de fer, olive pourrie, saumure tournée et autres teintes de bon goût, dans les gammes neutres, comme peut en trouver, à la suite de longues méditations, une civilisation qui n’est pas coloriste”. 

Anecdote également livrée par l’auteur de l’Histoire du romantisme, la visite chez leur tailleur pour demander le fameux gilet ; le brave homme commence par objecter que ledit gilet n’est pas à la mode :

— Eh bien ! ce sera la mode — quand nous l’aurons porté une fois — répondîmes-nous, avec un aplomb digne de Brummel, de Nash, du comte d’Orsay ou de toute autre célébrité du dandysme.
— Je ne connais pas cette coupe ; ceci rentre dans le costume de théâtre plutôt que dans l’habit de ville, et je pourrais manquer la pièce.
— Nous vous donnerons un patron en toile grise que nous avons dessiné, coupé et faufilé nous-même ; vous l’ajusterez.

Le gilet est le trait saillant que l’Histoire a retenu de la Bataille d’Hernani ; mais la description de l’accoutrement de Théophile Gautier ne va pas sans d’autres extravagances, que l’on est tenté de lire comme une manifestation des plus flamboyantes du style dandy : 

Le reste du costume se composait d’un pantalon vert d’eau très-pâle, bordé sur la couture d’une bande de velours noir, d’un habit noir à revers de velours largement renversés, et d’un ample pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de cravate et de col de chemise, entourait le cou. Le costume, il faut en convenir, n’était pas mal combiné pour irriter et scandaliser les philistins. 
Théophile Gautier, immortalisé par Auguste de Chatillon : une élégance à toute épreuve, même en harmonies de noir pour ce costume de soirée 

Romantiques vs “philistins” : le rôle de la garde-robe dans la lutte pour le progressisme

Le romantisme est durablement imprégné par une élégance excentrique, opposée à la “norme” bourgeoise, qui sert à l’époque de repoussoir. Témoin la tenue de l’intellectuel Jehan du Seigneur, décrite par Théophile Gautier : 

Pour se conformer au programme de son nom, Jehan du Seigneur portait, au lieu de gilet, un pourpoint de velours noir taillé en pointe emboîtant exactement la poitrine et se laçant par derrière. Ce n’était pas plus ridicule, après tout, que les gilets à cœur décolletés jusqu’au ventre et retenus par un seul bouton à la mode naguère. Une jaquette à larges revers de velours, une ample cravate en taffetas à nœud bouffant, complétaient ce costume profondément médité qui ne laissait voir aucune blanche tâche de linge, suprême élégance romantique ! Les gens qui ont cinquante ans aujourd’hui et même quelques années en sus, se souviennent des plaisanteries sur le col de chemise, considéré comme symbole de l’épicier, du bourgeois, du philistin qui, l’oreille guillotinée par ce triangle de toile empesé, semblaient apporter eux-mêmes leur tête comme un bouquet dans du papier.

Le “philistin”, ce surnom sarcastique du bourgeois, est toujours caricaturé dans les écrits des romantiques, qui préfèrent, au col blanc de ceux qui travaillent, les couleurs extravagantes de ceux qui se passent de linge, et se consacrent à l’art. On imagine bien le spectacle extraordinaire qu’une telle tenue a pu constituer dans les salons parisiens ! 

Deux dandys, gravure de 1831. On peut noter plusieurs caractéristiques du style dandy : la taille extrêmement marquée, les petits souliers vernis, les cols extravagants et les chemises travaillées.

Le costume comme outil d’émancipation féminine 

Côté féminin, certaines intellectuelles s’approprient le costume masculin afin de revendiquer une forme de progressisme : George Sand est la plus célèbre d’entre elles. 

C’est en 1831 que celle qui n’est encore qu’Aurore Dupin monte à Paris. Âgée de 26 ans, et découragée par l’échec de son mariage, elle souhaite recommencer sa vie, et réaliser son rêve de de devenir autrice. Aurore fréquente les romantiques, les bohèmes, les dandies. Elle obtient de la préfecture de police de l’Indre une permission de travestissement, et revêt un costume masculin, moins coûteux, mais aussi plus représentatif de ses engagement progressistes. Elle adopte une redingote dite “guérite”, passe une chemise, noue autour de son cou une large cravate de laine, et porte même le chapeau. Elle coupe ses cheveux jusqu’aux épaules, comme ses collègues masculins, et devient George Sand. 

Portrait de George Sand dans sa redingote, par Eugène Delacroix, 1834 
Caricature de l’autrice en costume masculin, et fumant la cigarette 

Un acte indubitablement militant, quand on sait que les femmes n’ont obtenu le droit officiel de porter le pantalon en France que le 31 janvier 2013, la “loi sur le travestissement” en vigueur depuis 1800 ayant perduré jusqu’à l’Entre-deux-guerres, avant de perdre progressivement son efficacité. 

Le XIXe siècle est une des époques les plus fascinantes en termes de mode et d’influence du style dans les sphères politiques et littéraires. 

Il y a sans doute là matière à d’autres articles !


L'élégance entre Est et Ouest : une autre histoire de la Guerre Froide

L'élégance entre Est et Ouest : une autre histoire de la Guerre FroidE


On croit souvent que l’Histoire se joue seulement dans les discours, les armes ou les traités - dans les chronologies que l’on a apprises entre deux chapitres d’un manuel scolaire. Mais à y regarder de plus près, certains détails discrets ont aussi pesé lourd. Entre cols évasés et revers bien taillés, l’élégance vestimentaire a servi, durant la guerre froide, d’arme non déclarée mais hautement proliférante et stratégique. “La mode — ce que nous portons — lors des événements [diplomatiques] est une déclaration importante à l'autre pays ainsi qu'une représentation de notre propre pays. La mode parle. La mode a son propre langage”, précise Jan du Plain, spécialiste des relations publiques. 

De Kennedy à Gorby, le soft-power se joue aussi dans les détails. Et si le col italien avait gagné bien plus qu’une guerre d’esthétique ?

Entre guerre des nerfs et guerre des coupes 

Pour incarner l’esthétique populaire dont se réclame l’URSS, Khrouchtchev opte pour un costume à la coupe simple, de couleur brune ou grise le plus souvent. Il ne néglige pas de porter le chapeau, comme c’est le cas ici en 1959, lors de l’exposition nationale américaine à Moscou, en 1959, face au président Nixon. Sa silhouette débonnaire s’accorde avec le discours soviétique d’une démocratie égalitaire et bienveillante. 

La rencontre entre Kennedy et Khrouchtchev à Vienne en 1961, est l’occasion de la mise en place d’une véritable diplomatie des silhouettes, dans laquelle le président Américain joue de manière offensive.

Face à un Krouchtchev qui flotte dans un costume assez large, aux nombreux plis, Kennedy incarne la jeunesse et l’idéal américain : sportif, dynamique, et plein d’idéaux démocratiques.

Kennedy incarne une élégance toute américaine, alliant les règles du tailoring britannique et la rigueur des lignes, avec un sportswear américain plus confortable. Son élégance correspond à la tradition des figures américaines les plus marquantes, influencée par l’esthétique protestante et Wasp (White Anglo-Saxon Protestant), bien qu’il soit issu d’une famille irlandaise et catholique.

Il choisit des costumes sobres, de couleur sombre, tout en délaissant les coupes trop rigoureuses en faveur d’une silhouette souple et sportive, jusqu’au détail du col américain trop court. Il adopte des chemises blanches ou bleu pâle, selon les goûts de l’époque, souvent fabriquées chez Chipp, tailleur new-yorkais réputé, ou Brooks Brothers, institution du style Ivy League.

Portrait officiel posthume du président Kennedy 

Elégance, minimalisme et modernité sont les maîtres-mots de sa persona sartoriale, alliant natural shoulder (épaule souple, sans padding), une signature du tailoring américain classique (à l’opposé des épaules rembourrées du style continental), et ligne verticale, très peu cintrée. 

Une campagne qui se joue jusque dans les détails : les Kennedy teas, voués à convaincre l’électorat féminin lors des sénatoriales de 1952

Percée italienne sur les cols

C’est dans les années 1950 et 1960 que le tailoring italien fait une entrée remarquée sur la scène internationale, en imposant son style.

Le col italien, ou cutaway, se caractérise par une ouverture large des pointes, souvent à plus de 160°, permettant d’exposer une plus grande surface de cravate. Ce style, présent en Angleterre dès le XIXe siècle (notamment chez les dandys), est repris et adapté avec souplesse par les tailleurs italiens dans les années d’après-guerre, et renvoie à un art de vivre à l’européenne : insouciance, insolence et liberté composent la devise de cette élégance en quête de nouveautés. Contrairement au col droit ou américain (button-down), le col italien propose une alternative particulièrement raffinée, qui séduit notamment la jeunesse occidentale. 

Après la chute du fascisme, l’Italie cherche à construire une symbolique géopolitique et stylistique nouvelle, dans laquelle la mode masculine joue un rôle central. 

C’est en 1952 que la maison Brioni organise le premier défilé de mode masculine de l’Histoire, dans la Sala Bianca du célèbre Palais Pitti, à Florence. Coupe très ajustée, épaules naturelles et pantalons fuselés se succèdent, composant un tailoring tout méditerrannéen, loin de la rigueur anglo-saxonne. Un souffle de liberté qui conquiert les élites américaines dans les années 1960 puis 1970, avec, à leur tête, des acteurs comme Cary Grant ou Clark Gable. 

L’autre maison majeure en Italie, Caraceni, joue du côté classique ; après avoir habillé l’élite fasciste, elle incarne, en Europe, une forme de “tailoring diplomatique” sobre et classique, dont la neutralité est particulièrement appréciée.

Certains Italiens jouent le tout pour le tout, et incarnent une mode à rebours de l’austérité Wasp, comme de la mode populaire prônée par les soviétiques. Le meilleur exemple de ce mouvement n’est autre que Gianni Agnelli, PDG de Fiat et surnommé “L’homme le mieux habillé du XXe siècle”.

Gianni Agnelli en 1986 : le style italien dans toute sa splendeur, l'insolence des revers en plus. 

Son style reprend les codes classiques des costumes d’affaires, gris ou bleu marine, et les souliers noirs, tout en ajoutant sa touche personnelle : il porte sa montre au-dessus de son poignet de chemise, défait parfois le bouton de col, même avec cravate, et mélange les genres, entre veste croisée, flanelle anglaise et cravates en tricot. On assiste à la résurgence du style dandy, incarné par une Europe industrielle à la conquête de sa propre liberté.

Rigueur et solidarité : l’uniformité soviétique 

Face au développement de plusieurs archétypes du style occidental, le camp soviétique prône une uniformité égalitaire, rejetant la distinction bourgeoise et l’individualisme esthétique. Le costume devient, lui aussi, l’instrument d’une égalisation sociale. 

La référence du costume demeure celle de Lénine (Vladimir Illitch Oulianov), alliant intellectualisme et sobriété extrême - timbre réalisé en 1970. 

La rigueur économique et l’idéologie communiste métamorphosent durablement le paysage stylistique : uniformes, coupes standardisées, tissu bon marché et couleurs neutres sont de mises. Par leurs costumes, les “camarades” souhaitent se distinguer du costume occidental et de certaines extravagances, perçues comme des symboles de corruption et de décadence capitaliste.

Les épaulettes et grades sont visibles, non seulement sur les uniformes, mais aussi sur les costumes des hauts responsables du Parti. 

Portrait de Léonid Brejnev, 1972 

Dans les années 1950 et 1960, le costume soviétique présente une coupe boxy, sans pinces, sans cintrage : le corps est dissimulé par le vêtement, l’individu s’efface. Cols fermés, boutons rigides et silhouettes carrées sont de mise, et redoublent l’uniformisation textile et chromatique (comme le souligne OSS 117 : “Une dictature c’est quand les gens sont communistes, ils ont froid, avec des chapeaux gris, et des chaussures à fermeture éclair”). 

Brejnev et Ford en URSS, 1974 : deux écoles du style face aux rigueurs de l’hiver 

Guerre et guerrilleros : continuité entre lutte armée et exercice du pouvoir

Aux antipodes de ces sociétés d’Est et d’Ouest qui revendiquent, chacune à leur manière, une forme du costume classique, certaines figures marquantes du XXe siècle affirment la nature guerrière de leur pouvoir, et font de leur uniforme leur tenue officielle. 

Che Guevara parvient à imposer son image sur la scène internationale, en choisissant de conserver son uniforme de guérillero : veste verte olive, poches plaquées, pantalon de combat, bottes militaires, parfois béret ou casquette. Il refuse le costume et la cravate, au profit d’une idéologie politique ancrée dans l’action et la guérilla, loin de la diplomatie du téléphone rouge entre Washington et Moscou. 

D’autres figures tentent de se distinguer, avec plus ou moins de réussite : c’est le cas de Nicolae Ceaușescu. Le dictateur roumain arbore des costumes aux teintes taupe, kaki ou marron clair, ne conservant de l’uniforme que sa colorimétrie. Ses costumes, souvent mal coupés, sont étouffés par des cravates larges, souvent à motifs. Une image du pouvoir qui, à l’inverse de Che Guevara, ne rencontrera que très peu de succès auprès de l’imaginaire occidental. 

Cols, revers, coupes : la guerre des images

C’est en 1990 qu’est théorisé le soft-power, un concept à l’oeuvre depuis plusieurs siècles. Joseph Nye définit ce dernier comme la capacité d’un pays à influencer sans contraindre, et sans faire usage de la force : par la culture, le mode de vie, les valeurs, les loisirs, et, de manière plus souterraine, par le style. 

Plusieurs instants historiques permettent notamment de cerner l’essence de ces duels diplomatiques et stylistiques. C’est le cas lors de la visite du président américain Richard Nixon à Pékin, en 1972 ; sa poignée de main avec le leader chinois Mao Zedong rejoue l’opposition entre Est et Ouest. 

Nixon porte un costume des plus américains, à la coupe droite et au col étroit ; respect et sobriété sont les maîtres-mots de sa silhouette. En face de lui, Mao est vêtu d’une veste à laquelle il a donné son nom : intégralement boutonnée, uniforme, et sportive dans ses détails, comme celui de ces quatre poches. L’idéologie communiste est bien présente dans cette tenue polyvalente, entre costume de travail, veste d’uniforme et tenue du dirigeant de l’un des plus grands pays du monde. On peut cependant souligner que la tenue de Nixon ne joue pas tout à fait l’antithèse : il évite toute élégance superfétatoire, et se présente sans pochette, sans montre, et sans détails inutiles. Le rapprochement est esquissé, sans que le leader américain n’abandonne pour autant sa stature. 

Autre visite mémorable, celle de Mikhaïl Gorbatchev, alors membre du Politburo, à Londres en 1984. Contrairement à ses camarades soviétiques, Gorbatchev tient à assumer une posture moderne et résolument tournée vers l’avenir. Il fait forte impression, dans un costume à la mode occidentale, parfaitement taillé ; il renonce également à l’uniformisme communiste en faisant le choix de porter une cravate. 

Il semble plus dynamique et ouvert que ses prédecesseurs, auprès desquels le contraste est frappant. 

Margaret Thatcher reviendra sur la rencontre en disant apprécier Mikhaïl Gorbatchev : “Voilà un homme avec qui on peut faire affaire”, précise-t-elle. Une remarque qui n’est pas sans rapport avec la posture adoptée par le diplomate soviétique.

Quand les espions de la CIA s’habillaient sur-mesure 


C’est au cours de la guerre froide qu’apparaît, dans la littérature ou au cinéma, une image très particulière de la figure de l’espion ; ce dernier se distingue du militaire par une garde-robe non seulement adaptée à la vie civile, mais qui fait également rêver le spectateur par son raffinement. Le meilleur exemple n’est autre que celui du célèbre espion James Bond, qui s’habille sur-mesure et porte la Teba Jacket aussi bien que le smoking (“There are dinner jackets and dinner jackets”, rappelle Vesper Lynd. A bon entendeur…).

Une image de l’espion qui n’est pas tout à fait aux antipodes de la réalité. Les agents de la CIA sont réputés, au cours de la Guerre froide, pour leur élégance. Souvent habillés par Brooks Brothers, J. Press ou sur Savile Row, pour ceux qui séjournent en Europe, ils font le plus souvent le choix du sur-mesure - un choix tant stylistique que stratégique : un costume mal ajusté trahit immédiatement un statut social précis, ou une origine étrangère - en l’occurrence, américaine. “Un bon déguisement, c’est comme une armure. C’est une protection personnelle. Cela peut vous empêcher d’être tué. Cela peut vous empêcher de ressembler à un Américain”, souligne Jonna Mendez, ancienne chef du département des déguisements de la CIA. 

Affiche de la NSA des années 1960 

La France et ses présidents

Le président de Gaulle opte toujours pour un costume de structure militaire : coupes droites, vestes croisées, tissus gris ou bleu marine, cravate discrète. Il incarne une autorité stricte et épurée, qui fait souvent signe vers son passé de chef de guerre - une manière de rappeler une légitimité durement gagnée. Pas de fioritures : son col est haut et rigide, et assure une verticalité toute républicaine. 

Charles de Gaulle à Cologne, en 1963

Sa haute taille et ses costumes aux lignes nettes composent une silhouette éminemment reconnaissable, un canon visuel dont il ne déviera jamais. 

L’arrivée du Général de Gaulle aux Pays-Bas, en 1963. On peut admirer la coupe du manteau, qui contribue à redessiner la silhouette imposante du Président. 
Savoir sacrifier à l’élégance classique : Charles de Gaulle en jaquette lors de son voyage aux Pays-Bas, toujours en 1963 

Le dégel et la reconquête du style individuel

Les années 1970 ont durablement marqué les vestiaires masculin et féminin ; les pantalons “pattes d’eph’” (“bell-bottom trousers”) ont fait leur apparition et remplacé la coupe américaine, trop tombante au goût de la jeune génération. 

Défilé de mode à l’hôtel Astor en 1969 ; c’est le triomphe des pantalons pattes d’eph, des motifs géométriques et des lunettes de soleil extravagantes. 

La mode prend symboliquement ses distances avec le costume classique, et, plus encore, avec l’uniforme. L’aspiration à la paix et à une révolution des mœurs s’accompagne d’une plus grande liberté dans les formes et les couleurs, parfois jusqu’à l’outrance.

Les remous au sein du bloc soviétique entraînent une véritable occidentalisation des codes vestimentaires. S’habiller de la sorte permet, à l’Est, une contestation plus ou moins passive de la dictature soviétique, tandis que, à l’Ouest, ce style plus relâché soutient les revendications pacifistes de toute une frange de la population. 

Timbre roumain commémorant la décennie 1971 - 1980. Ce timbre souligne la manière dont la révolution vestimentaire (costume féminin, pantalon pattes d’eph, cheveux longs et lâchés) parvient à s’immiscer dans le territoire soviétique. La Roumanie sera libérée de la dictature de Ceaușescu en 1989. 

Conclusion

Le vêtement n’est jamais neutre, et tout au long de la Guerre froide, il joue un rôle essentiel. 

Il agit comme amplificateur ou modérateur du discours politique, selon les cas. Nixon, Gorbatchev, les agents de la CIA, De Gaulle : tous savent que le costume n’est pas qu’une couverture — c’est une déclaration. Il peut rassurer, dominer, séduire ou se faire oublier. Mais il parle toujours.

Et si l’histoire se lit dans les manuels, elle se joue également dans les revues de mode. 

Affiche de la National Security Agency dans les années 1960


vendredi 13 juin 2025

LA BIBLIOTHEQUE SARTORIALE

Ma bibliothèque sartoriale : les indispensables 

Cela fait quelques temps que m’est venue l’idée de consacrer quelques articles à ce sujet. Avec les années, j’ai constitué une petite collection de livres traitant du vêtement. Parmi les plus de trente ouvrages qui la constituent, il y a eu des révélations, des lectures exceptionnelles, et malheureusement quelques déceptions. Comme nous approchons de Noël, et qu’il te reste peut-être quelques cadeaux à faire pour tes proches, ou pour le Secret Santa (quel nom absurde) au bureau jeudi, voilà quelques petites idées, si tu as des gens qui s’intéressent aussi au sujet dans ton entourage (ou que tu dois glisser des idées de manière subtile à tes proches). Je vais donc commencer par les références qu’il me semble vraiment intéressantes à avoir dans sa bibliothèque.

Quel genre de livre acheter ?

Avant d’entamer la liste des heureux élus, je voudrais en profiter par un petit préambule. Tous les livres n’ont pas le même but. Certains ont une vocation technique, ils sont là pour instruire sur le vêtement ou sa fabrication. D’autres s’intéressent plus à l’histoire du style, et vont analyser certaines tendances. Enfin, d’autres ont plus une vocation « passion » et sont là pour partager l’histoire de belles maisons, ou la vision vestimentaire de personnes expertes sur le sujet. Ils peuvent sembler moins pointus car moins axés sur la technique, mais ils ont un double avantage, celui d’être plus accessibles au grand public, et celui de nous proposer en général des visuels et des tenues de très grande qualité. Ils se révèlent donc des sources d’inspiration exceptionnelles.

L’Eternel Masculin – Bernard Roetzel

Commençons par la base. C’est la référence pour toute personne débutant son voyage sartorial. L’Eternel Masculin, est un livre qui a été publié en 1999. Il aborde de façon claire et simple tous les sujets liés au style masculin. Pour acquérir les bases et avoir une vision à 360° du sujet c’est idéal. Il semblerait que le livre ait été renommé il y a peu Gentleman (un nom beaucoup plus fade), mais je n’ai pas trouvé de trace d’une édition française. C’est un bon livre de chevet dans un voyage stylistique, on y trouve des infos sur tous les sujets. Le livre ne s’attarde pas sur d’inutiles questions de style ou d’associations, mais se consacre vraiment à donner les informations indispensables pour chaque thème abordé (en n’oubliant ni le rasage, ni les sous-vêtements). On trouve encore sur le Web quelques exemplaires de l’édition d’origine, avec sa couverture sur fond rouge aux photos légèrement surannées, n’hésite pas, il te le faut. Bernard Roetzel a aussi publié plus récemment l’équivalent dédié à la chaussure, mais que je n’ai pas encore eu le temps de lire.

La Chaussure Homme Faite Main – Laszlo Vass

1999 encore, à croire qu’à l’approche du nouveau millénaire, on souhaitait préserver la mémoire de nos savoir-faire. On s’intéresse ici au soulier, et plus particulièrement au soulier fait main. Bottier hongrois basé à Budapest, il a longtemps été une référence dans les souliers « abordables » et surtout personnalisables (ainsi que dans le contrôle qualité aléatoire). On est là dans un vrai livre de vulgarisation technique. Tous les sujets sont abordés, le pied, ses particularités, ses déformations les plus communes, la réalisation d’une forme, les étapes de construction… Bref, de quoi devenir incollable sur l’univers bottier. Mais il aborde aussi la vision du style à certains moments. L’artisanat évoluant assez lentement, il a l’avantage d’être toujours d’actualité 23 ans après. Malheureusement, je crains que celui-ci aussi ne soit plus disponible neuf. Mais on le trouve facilement d’occasion.

Savile Row les maîtres tailleurs du sur-mesure – James Sherwood

On arrive ici sur un livre un peu plus généraliste. James Sherwood est un auteur britannique qui a publié plusieurs livres dédiés au menswear. Celui sur Savile Row a eu le privilège d’être traduit en français, bon point. Il y présente, une belle partie des grandes maisons qui se trouvent sur le Row. De quoi se constituer une culture générale du tailoring anglais. L’auteur y aborde bien sûr l’histoire de chaque maison, les liens avec les différents membres de la famille royale (longtemps créateurs de tendances stylistiques), les spécialités de chacun (savais-tu qu’Huntsman était réputé pour sa maîtrise des habits d’époque ?), et bien sûr les clients célèbres qui ont fait la gloire de leurs tailleurs. Point intéressant, on y aborde aussi l’histoire récente de ces maisons (le livre étant sorti en 2012, c’est du « récent » qui a tendance à de moins en moins l’être…) et leurs essais dans le prêt-à-porter, plus ou moins réussis sans y porter un regard snob ou indigné qu’on peut voir chez certains gardiens d’un temple de moins en moins fréquenté…

Parisian Gentleman, The Italian Gentleman, Souliers – Hugo Jacomet

Ces dernières années, Hugo Jacomet et son équipe ont produit trois superbes livres dédiés aux passionnés de sartorialisme. Le premier, Parisian Gentleman (réédité ce mois-ci), présente les maisons parisiennes iconiques dédiées au gentleman. Quelques années plus tard, The Italian Gentleman reprend le même concept, avec un périmètre plus large puisqu’il s’agit de s’intéresser à l’Italie dans son ensemble, ce qui n’est pas une mince affaire, tant la densité de petites entreprises dédiées aux sujets qui nous intéressent sont nombreuses. J’y retiens en particulier la première partie focalisée sur les filatures, sujet primordial tant la région de Biella est vitale pour cette industrie. Enfin, Souliers, une passion masculine est bien plus spécialisé puisque comme son nom l’indique, il s’intéresse à l’univers de la botterie et du prêt-à-chausser (dans le monde entier cette fois). Changement de style ici, avec des chaussures photographiées en studio sur fond blanc. Idéal pour s’intéresser en détail au produit, en particulier au travail de forme et l’identité esthétique de chaque bottier. Peut-être mon préféré sur les 3 pour son parti pris esthétique et pour l’hommage tant mérité à un métier de plus en plus rare.

Des modes et des hommes – Farid Chenoune

Parlons maintenant d’une légende, d’un mythe de la littérature sartoriale. Enseignant l’histoire de la mode à l’IFM et l’ENSAD, Farid Chenoune a publié plusieurs livres sur le sujet. Paru en 1993, Des Modes et Des Hommes est un vrai livre d’histoire qui retrace l’évolution des tendances masculines au cours des trois derniers siècles. Le livre est dense, l’auteur y a fait un véritable travail de fourmi pour retrouver la vision des commentateurs de l’époque dans les magazines. On y apprend en particulier à quel point les mêmes débats resurgissent régulièrement dans l’histoire, et comment ce que nous considérons comme des vérités absolues deviennent totalement obsolètes 10 ans plus tard, même dans l’univers tailleur. Le livre est devenu rare, et certains petits malins le revendent à prix d’or sur Internet. Il faut un peu de patience pour le trouver à un prix correct, mais si tu connais un passionné dans ton entourage, c’est un cadeau de choix, preuve d’un vrai investissement pour trouver le cadeau idéal.

Garçon Style – Jonathan Daniel Pryce

Dernier livre indispensable, voilà mon coup de cœur. Jonathan Daniel Pryce est un photographe de mode londonien. Je le suis depuis plusieurs années sur Instagram et je trouve ses photos exceptionnelles. Si Garçon Style n’est pas un livre uniquement sartorial c’est un vrai beau livre photo, avec un style affirmé. Le livre se divise en quatre parties, chacune dédiée à l’une des grandes villes de fashion week. On y trouve des photos et interviews de personnes dont le style interpelle l’artiste. On se démarque ici des autres livres, puisque c’est avant tout un livre photo. On entre dans un univers esthétique qui change des habituelles photos prises au Pitti sans autre réel intérêt que l’influence sur les réseaux.  Un must have pour les amoureux de style, qui s’accompagnerait bien de quelques tirages.

Voici une première sélection de huit beaux livres qui feront, à n’en point douter, le bonheur de tout sartorialiste, débutant ou aguerri. Il y en a beaucoup d’autres, que je te présenterai dans les prochaines semaines, mais je crois que ceux-ci représentent un échantillon varié et intéressant. Et toi, quels sont tes livres préférés sur le vêtement ?